Depuis « la nuit des temps », l’homme a cherché à faire « reculer les ténèbres », que ce soit celles des terreurs humaines remplies d’ombres célestes, imprécises et inquiétantes, ou celles de l’univers, dans le sens de l’avancée des connaissances sur notre histoire collective, des découvertes et du progrès scientifique.
Dans le même temps, la nuit, étoilée ou ombreuse, a inspiré poétiquement, inspire toujours, le monde secret qui lui est réservé : l’amour, les arts. Elle abrite à la fois, traditionnellement, le repos biologique et un espace-temps qui libère l’imaginaire, et plus philosophiquement, la sensation d’appartenance à l’univers, en bref, une période de suprématie de l’esprit.
À l’opposé, mais est-ce à l’opposé ?... La Lumière, « les » lumières. « Naturelle » : solaire, lunaire, la lumière source de vie, de mouvement et .... d’activité ; l’activité sous toutes ses formes qui s’est développée grâce à l’usage, voire à l’abus ( ?) de la lumière « artificielle ». Et ces lumières quand elles sont sans nuances, brutes, intenses, ne sont-elles pas plus « terrifiantes » ou destructrices que les ténèbres de la « nuit noire » ? Elles intensifient mais elle aplatissent, éclairent et défigurent,... fatiguent mais aussi donnent de l’énergie.
Dans le monde de « l’entre deux », grâce à la lumière et avec d’infinies variations, avec naturel (paysage) mais en tant que résultats aussi, de nombreux savoir-faire et savoirs scientifiques (physique, philosophie, peinture, cinéma), se développent les ombres et les couleurs, le contraste et le relief. Les ombres, monde de la nuance, de la plus subtile à la plus brutale. L’ombre, indissociable de la lumière, de jour comme de nuit, et indissociable de l’incarnation : « il n’y a pas d’ombre s’il n’y a pas de corps » rappelle à Catherine Garanger-Lepagnol (1) à un ami photographe.
Or ces divers éléments sont physiquement unis et façonnent notre monde, faisant varier à l’infini le paysage. Pourtant le « combat de l’ombre et de la lumière » renaît au XXIe siècle sous une forme nouvelle et inattendue : l’excès de lumière ? Alors « éloge de l’ombre », comme Juhichiro Tanizaki le fait dans un Japon déjà lointain, en critiquant au passage, la banalisation d’une lumière occidentale crue et sans mystère ?
Mais « l’éloge de l’ombre ne suffit pas ! Il faut faire l’éloge de la turpitude.
Que se passe-t-il la nuit ? Toute la ville est un bas-fond dès qu’elle habite du
secret, l’un des trois secrets possibles : l’orgie, l’angoisse, l’amour » (2).
Phénomène nocturne, d’abord urbain, mais qui étendrait son aura sur la
campagne ? Conséquence de l’industrialisation du matériel d’éclairage
artificiel qui depuis plus d’un siècle, et en quantité de plus en plus grande,
prolonge le « jour » dans la nuit, ce jour artificiel fait reculer la « nuit noire »
et manipulerait les ombres au profit d’une nuit active de plus en plus
« blanche ». Une manipulation des ombres au profit de qui et pourquoi ? Des
mises en lumière festives pour mieux goûter la nuit, ... et pour moins dormir
ou cache misère dispendieux ?